AI FOOD

Manifeste

Artisanal Intelligence

Derrière un pain, une glace ou un verre de vin, il y a une thèse sur notre époque. La voici, en neuf chapitres.

I

Le paradoxe de départ

L'intelligence artificielle rend presque gratuit tout ce qui se calcule, se copie ou se génère : les textes, les images, les prévisions, les plans. Ce qui devient abondant perd sa valeur ; ce qui reste rare en gagne. Et reste rare ce qu'aucune machine ne sait faire : le temps d'une levée, la main qui sent la pâte, le goût qui décide, le sourire qui accueille.

Notre thèse tient en une phrase : plus le monde sera guidé par l'IA, plus le geste humain deviendra précieux. Nous ne subissons pas ce mouvement, nous le construisons exprès. En 1935, Walter Benjamin décrivait comment la reproduction technique faisait s'évanouir l'« aura » de l'œuvre unique. À l'époque de la génération artificielle, c'est l'inverse qui se produit : l'aura revient à la main.

II

Les deux intelligences

Intelligence Artificielle et Intelligence Artisanale ont les mêmes initiales, en anglais (AI) comme en français (IA). Le nom AI FOOD se lit des deux manières, et c'est voulu. Les deux mots vont plus loin encore : « artificiel » et « artisanal » viennent de la même racine latine, ars, l'art de faire. Et « intelligence » vient d'inter-legere : choisir entre, discerner. À l'origine, l'intelligence est la faculté de choisir, la farine, le moment, la température, le client qu'on laisse passer devant, et elle est plus proche de l'artisan que de l'ordinateur.

Pascal distinguait l'esprit de géométrie, qui calcule et déduit, de l'esprit de finesse, qui sent et saisit d'un coup. La machine a la géométrie ; l'artisan a la finesse. Nous unissons les deux sans les confondre. Bergson voyait dans l'intelligence la faculté de fabriquer des outils, et dans l'intuition une sympathie avec la vie : pour la première fois dans l'histoire, nous pouvons déléguer le calcul et garder l'intuition. Michael Polanyi rappelait que nous savons plus que nous ne savons dire. Le boulanger sait quand la pâte est prête, mais il ne sait pas l'écrire ; ce qui ne s'écrit pas ne s'automatise pas, et c'est là que vit le métier. Aristote, enfin, séparait la technique (savoir faire), la science (savoir) et la sagesse pratique, la phronesis : savoir ce qui est juste ici, maintenant, pour cette personne. La machine a la science ; aucune machine n'a la phronesis.

De là notre règle : tout ce qui est explicite, répétable et mesurable va à la machine ; tout ce qui est tacite, singulier et sensible reste à la main. La machine n'a jamais le dernier mot sur une recette, un goût, un accueil ou une personne.

III

La main

Anaxagore disait que l'homme est le plus intelligent des animaux parce qu'il a des mains ; Aristote répondit qu'il a des mains parce qu'il est le plus intelligent. Quoi qu'il en soit, l'intelligence est née dans la main. Dans son Éloge de la main (1934), Henri Focillon écrit que la main agit, prend, crée, et qu'elle semble parfois penser. Richard Sennett a intitulé son livre sur l'artisanat Ce que sait la main.

La main ne fait jamais deux fois la même chose, et c'est sa signature : pour Ruskin, l'imperfection est la marque de la vie. Une image générée converge vers la moyenne ; un pain fait à la main diverge, à chaque fois.

IV

Le temps

Il y a des temps qui ne se compriment pas : le levain a besoin d'heures, la glace de saisons, le vin d'années. Bergson distinguait la durée, le temps vécu qui mûrit, du temps mesuré des horloges. L'IA est très rapide dans le temps mesuré et aveugle à la durée.

Nous automatisons le temps mesuré (prévisions, commandes, horaires, comptes) pour rendre du temps vécu aux choses lentes. C'est le Slow Food de Carlo Petrini, bon, propre et juste, porté dans l'époque des machines : non pas ralentir par nostalgie, mais accélérer le calcul pour pouvoir ralentir le geste.

V

L'attention

Simone Weil, qui était allée travailler en usine pour comprendre ce que la machine fait à celui qui la sert, écrivait que l'attention est la forme la plus rare et la plus pure de la générosité. L'artisanat est une attention concentrée : à la matière, au client, au moment.

L'usine plie l'homme au rythme de la machine ; chez nous, la machine sert le rythme de la matière et de la personne. Accueillir au comptoir est la même attention que pétrir. « Restaurer », à l'origine, veut dire remettre debout.

VI

L'outil

Nous ne sommes ni technophobes ni technolâtres. Ivan Illich appelait « convivial » l'outil qui élargit les capacités de celui qui l'utilise, et manipulateur celui qui oblige l'homme à le servir. Schumacher réclamait une technologie à visage humain. Ruskin et Morris avaient vu juste sur le mal de l'industrie et faux sur le remède : se méfier de la machine.

Nous ne la refusons pas : nous lui assignons sa place et nous lui demandons des comptes. Un outil est juste si, après l'avoir utilisé, l'artisan a plus de temps, plus de liberté et plus de goût qu'avant. Sinon, c'est un maître déguisé.

VII

Le travail

Matthew Crawford, dans son Éloge du carburateur, montre que le travail manuel est souvent plus intelligent que le travail de bureau : il vous tient responsable d'un résultat réel. Primo Levi, dans La Clé à molette, soutenait qu'aimer son travail est ce qui se rapproche le plus du bonheur sur cette terre. Rousseau, enfant du Léman, voulait qu'Émile apprenne un métier manuel, parce qu'un métier rend libre.

Pour nous, cela veut dire : moins de bureaucratie, moins de comptages, plus de métier. Le modèle est la bottega, un maître, des apprentis, un savoir qui passe de main en main, et non la chaîne de montage.

VIII

La table

Brillat-Savarin, qui trouva refuge à Lausanne en 1793, écrivait : « Dis-moi ce que tu manges, je te dirai ce que tu es. » Manger ensemble est le geste le plus ancien par lequel les êtres humains font communauté. L'apéritif, le café avec le croissant, la glace du dimanche sont des prétextes au lien.

Une machine peut prévoir combien de croissants nous vendrons demain ; elle ne peut pas les manger avec nous.

Pain, vin et glace posés sur une nappe de lin : la table partagée.

IX

Héritiers, pas nostalgiques

Le pain, la glace et le vin ont des millénaires d'histoire, et chaque génération les a transmis avec les outils de son temps : le moulin, le four, le froid artificiel. L'IA est l'outil de la nôtre. Nous les porterons plus loin sans imiter le passé et sans le trahir.

La machine fait les comptes. La main fait le goût.

Bibliothèque

Les livres qui tiennent ce manifeste debout, une ligne chacun.

  • Henri Focillon

    Éloge de la main 1934

    La main agit, prend, crée, et parfois semble penser.

  • Richard Sennett

    Ce que sait la main 2008

    L'artisanat comme désir de bien faire, pour la chose elle-même.

  • Matthew Crawford

    Éloge du carburateur 2009

    Le travail manuel vous tient responsable d'un résultat réel.

  • Simone Weil

    Lettre à Joë Bousquet 1942

    L'attention est la forme la plus rare et la plus pure de la générosité.

  • Ivan Illich

    La Convivialité 1973

    L'outil qui élargit l'homme contre l'outil qui l'asservit.

  • E. F. Schumacher

    Small is Beautiful 1973

    Une technologie à visage humain.

  • Carlo Petrini

    Bon, propre et juste 2005

    Le manifeste du Slow Food : bon, propre et juste.

  • Primo Levi

    La Clé à molette 1978

    Aimer son travail, ce qui se rapproche le plus du bonheur sur terre.

  • Jean Anthelme Brillat-Savarin

    Physiologie du goût 1825

    Dis-moi ce que tu manges, je te dirai ce que tu es.

  • Walter Benjamin

    L'Œuvre d'art à l'époque de sa reproductibilité technique 1935

    Ce que la reproduction fait perdre à l'œuvre unique : son aura.

  • Michael Polanyi

    The Tacit Dimension 1966

    Nous savons plus que nous ne savons dire.

La machine fait les comptes. La main fait le goût.